Tu veux vraiment savoir ce que j’en pense, de tes animaux ? disait un jour l’abbé Breuil à Madeleine Luka : eh bien, il ne leur manque que des roulettes !
Par la taquinerie, en quoi il excellait autant qu’en peintures rupestres, le célèbre préhistorien cernait au plus secret l’art de sa cousine. L’enfance n’y recrée pas seulement les formes de toutes choses, mais leurs fonctions. Regardez bien le lapin qui gît au pied du Chasseur (1955) : s’il ressemble aux jouets en peluche que les enfants enlacent ou suçotent pour s’endormir, et non au vrai gibier à la fourrure souillée de sang et à l’œil vitreux, ce n’est pas par touchante maladresse, n1ais par nécessité profonde. L’espèce de bonté absolue qui baigne le visage du chasseur exige qu’il n’ait pas donné la mort, et que son fusil, cassé, sente la panoplie.
Enfance, innocence, monde sans mort ni mal : autant de vertus suspectes en peinture, parce que souvent contrefaites, mais qui ont ici l’éclat indubitable du naturel. Si Elie Faure a pu parler de « gloire de l’innocence », de réinvention de la peinture par l’« amour », c’est que l’innocence et l’amour jaillissent avec l’évidence d’une source surgissant d’une prairie. Il y a une façon qui ne s’imite pas, ni ne se concerte, de brouiller les frontières entre le moi et le monde, la vie et la mort, la veille et le rêve, le réel et le symbolique.
Dire que, ces décloisonnements typiques du jeune âge, Madeleine Luka les a cultivés dans la maturité, comme l’ont fait tant de poètes, ce serait encore se tromper sur son compte. Elle ne saurait prolonger un état qui, chez elle, n’a cessé d’être et l’enveloppe de sa durée immobile, comme une bulle. Le temps n’est pas le « vilain rapace qui nous dépasse », ainsi qu’elle s’en plaignait un jour à Francis Jammes. Du moins l’a-t-elle apprivoisé, et a-t-elle reçu la grâce de s’y tailler un « enclos de ce qui jamais ne meurt », ce qu’on appelle tout bonnement : un paradis.
Premier privilège de l’Eden : les années n’y séparent plus les morts des vivants. Ancêtres et proches disparus réduisent le néant à une mauvaise plaisanterie, et reprennent leur place parmi nous, dans la gloire d’un immuable matin. Ainsi doit se comprendre le fameux Repas de famille (1955), où le docteur Sainte-Rose Suquet trône au milieu des siens avec la sérénité impénétrable d’un nouveau Père éternel.
L’au-delà de Madeleine Luka est d’une candeur spontanée. Nature en fête, symboles immédiats, enfants aux ailes d’anges : elle est incapable de concevoir le mal et refuse les deux fléaux de ce siècle, la technicité et la cérébralité.
D’où l’absence, sur ses toiles, de l’âge adulte et de ses combats féroces. L’homme fait n’y apparaît qu’au soir de sa vie – Sainte-Rose, l’abbé Breuil, Francis Jammes, son mari Robert Kula -, quand l’innocence des jours bien remplis efface les épreuves traversées. Jeune, l’homme doit se contenter d’un rôle de figurant, fiancé un peu niais dans sa jaquette de l’autre siècle, porteur de bouquet.
La jeune fille règne en souveraine absolue sur cet univers féministe avant la lettre. Telle l’Immaculée Conception, elle est à la fois la beauté parfaite et la fécondité sans péché. Ses atours imitent ceux des fleurs ou des fêtes enfuies. Ses tuyautés et ses dentelles prennent la densité meringuée d’un souvenir de sucrerie. On en mangerait. Ce qui n’empêche pas le plaisir de la chair, implicite et absous d’avance au nom du naturel. En avance sur la libéralisation de l’Eglise, ses couples ignorent la faute, et les chiens n’hésitent pas à se renifler le derrière au passage des Orphelines (1956).
Sans doute sous l’influence de sa propre existence - mort à sept ans de sa fille « Bouboume », naissance de ses filles Françoise, Antoinette et Christine, puis de nombreux petits-enfants -, Madeleine Luka remonte le temps à l’intérieur de la durée suspendue, et passe des jeunes filles omniprésentes des années 1925-1935 à l’enfance d’avant la puberté, dominante depuis la guerre.
Qu’il se veuille Dictateur (1954), ou qu’il caresse son chien - Matthieu et Chouquette (1961) - l’enfant de Madeleine Luka se reconnaît de loin à une sorte de plénitude éberluée. Ce n’est pas seulement le fait des bonnes joues, pour lesquelles le mot « mafflu » semble avoir été créé spécialement, sur le modèle de Maffliers, village-paradis de l’artiste. A cette rondeur où passent les souvenirs de la comtesse de Ségur, du Magasin pittoresque, et de toutes les figures enfantines depuis un siècle, s’ajoutent un étonnement fondamental, une joie d’exister. On dirait que l’enfant vient de découvrir le monde à la seconde même, au sortir d’un gros chagrin dont, parfois, une larme orne encore la joue. Tant il est vrai que l’optimisme de Madeleine Luka n’est pas soumission béate au Créateur mais foi, c’est-à-dire victoire patiente sur le doute.
Seul, l’escargot-fétiche rappelle en coin de tableau que le temps, réduit à sa lenteur extrême, continue de s’écouler. Tout le reste du décor nous parle d’immobilité. La nuit y est rare : les crépuscules qui étalent leurs cuivres sonores derrière la forêt de L’Isle-Adam semblent ne devoir jamais s’éteindre. L’été a la même permanence, pure de toutes les déchéances automnales à venir. Les arbres s’arrondissent en boules pleines, juteuses. Les prairies paraissent brodées à la laine. Les fleurs se gonflent en grappes.
L’espace est nié aussi spontanément que le temps : les pelouses d’Ile-de-France s’ouvrent sur des golfes tropicaux, une torpeur caraïbe envahit le lac du Bourget, les lucarnes de Maffliers ou son clocher se profilent au beau milieu de lianes exotiques. Des pétales séchés se mêlent aux vivants, des poupées et des pantins aux êtres de chair. Car cet Eden est aussi Arche de Noé, armoire à jouets, réserve à chimères, grenier, tapis volant. L’enfance est comme un sentiment : elle colore tout, accapare tout, pour devenir une façon d’être, une raison d’être, hymne vaste à l’Espièglerie. Ce défi aux lois mesquines de la physique englobe tous les sens sans exception. La peinture de Madeleine Luka est la seule, à ma connaissance, qui suggère des bruits - de tourterelles, de campagne dans le soir, d’orage apaisé... -, et surtout des odeurs. Tous les parfums se donnent rendez-vous sous son pinceau : fleurs d’oranger des couronnes de mariées et des vieilles carafes violettes, jacinthes des sous-bois aux bleus de vitrail, lis piqués dans les chignons des vierges, lourds lilas tièdes des lointains printemps, pâquerettes aériennes sur fond de mousse, ombre sucrée des allées de buis centenaires, corolles géantes des fruits imaginaires et des robes empesées, relents des dimanches de procession...
Certaines toiles de Madeleine Luka se hument comme des bouquets, ou comme ces prairies où nous avons tous roulé, un certain soir d’été interminable, des rêves de bonheur éternel plein la tête !
Bertrand Poirot-Delpech