Tournage de Ran d’Akira Kurosawa

Photos de plateau
lundi 24 mars 2003

C’est mon dernier film ! , a affirmé Kurosawa.

Promesse d’ivrogne ! Tous les créateurs disent la même chose arrivé un certain âge. Après vingt huit titres et quels titres , Kurosawa peut estimer son œuvre faite, remise sa copie. Mais il parait si peu ses soixante quatorze ans ! I1 faut l’avoir vu , en blouson de skieur, casquette délavée, baskets, piétiner la neige gluante du Fiji sous la neige fondante, commander par mégaphone à des dizaines de techniciens et des centaines de soldats en armes !

Sans compter les artificiers ! Car ce samedi 15 Décembre, le chef de guerre se double d’un incendiaire. Tandis que tonnent cinq caméras fixes on sait le peu de goût du maître pour les gesticulations d’appareil des flèches en feu ont cinglé vers le toit du "troisième château’’. Le toit aux angles légèrement pagodés crache des volutes de fumée du même gris sale que les pentes du Fuji, puis des flammes orange, seule tache de couleur avec les fanions jaunes et rouges qu’un ventilateur gros comme un bulldozer fait claquer dans le dos des archers effarés.

Toge et visage blancs de craie, les sourcils relevés au crayon comme sur les estampes, Hidetora sort du brasier. Les généraux à casques larges comme des crêtes de rapaces s’écartent, impuissants à retenir cette menace en marche. « Tant qu’à devenir fou, autant se prendre pour des dieux !  », dit le scénario, dont la pré¬cision n’exclut pas la poésie de haïku (ailleurs, il parle d’un chant qui « résonne comme les lamentations d’innombrables bouddhas »).

En attendant, le dieu fou, c’est Kuro lui même. On songe à la réplique terrible du Roi Lear (IV ; i) : « Des mouches aux mains d’enfants espiègles, voici ce que nous sommes pour les dieux ! ils nous tuent pour s’amuser ». Derrière les lunettes fumées que ne justifie guère l’éclairage maussade de la scène on croit deviner sur le visage de « l’empereur » le sourire d’enfant espiègle dont parle Shakespeare. Non pas la joie mauvaise de Néron incendiant Rome, mais pudique béatitude de l’artiste dont le rêve longtemps caressé ses peintures préparatoires le prouvent se réalise soudain, à la nuance de brasier près, sourire du maestro dont l’immense orchestre a fini par rendre l’exact son souhaité. Le miracle de l’art a eu lieu !

Tandis que des milliers de dollars partent en fumée dans la grisaille du volcan éteint, tandis que les soldats entament à la baguette leur pique nique de poisson cru, « Kuro » serre quelques mains. Il embrasse son assistante de toujours au visage d’esquimau, Teruyo Nogami. Autour de lui, les vieux compagnons de tous ses chefs d’œuvre partagent le soulagement du « patron ». Tout en pudeur et humour, le producteur Serge Silberman contemple le désastre, engoncé dans son caban. On est si loin des facéties méditerranéennes du surréaliste Bunuel, son autre poulain de génie ! Si loin et si près à la fois !

La nuit peut tomber. Les labos vont immortaliser ce qui restera un des grands moments de la geste kurosawaïenne, du cinéma tout court.

Cet embrasement ne sera pas le seul morceau de bravoure du film. Si « Rân » ne doit pas être le dernier film de « Kuro », il l’ a voulu comme un point d’orgue, comme l’histoire d’une déchéance absolue. De fin de règne, on n’en cornait pas de plus grandiose que celle de Lear. Kurosawa était obsédé depuis longtemps par la tragédie de Shakespeare, avec cette question centrale : que s’était il passé avant ? Comment Lear en était il venu là ?

Avant d’en venir à la folie finale d’Hidetora et à l’incendie du Fuji, Kurosawa a voulu s’expliquer l’évolution du personnage, le cheminement de son destin. Dans le « bout à bout » que nous avons pu voir aux studios du fils de Kurosawa, à Yokohama, on assiste notamment à des batailles dont la stylisation picturale et le mouvement de ballets marqueront l’histoire du cinéma. Pour la petite histoire, il faut savoir que cinquante pur-sangs ont été expédiés du Colorado par avion cargo, les chevaux japonais n’ayant cas d’assez belles jambes, aux yeux du « maître ».

Comme la plupart des films japonais, Rân donnera l’impression de drame implacable où le sourire n’a pas sa place. Il y a tant d’atrocité dans ces visages grimaçant de violence, dans ces cris gutturaux de gorets égorgés !

Aussi était ce un soulagement pour le français égaré ce jour là sur le Fuji, aux antipodes de nos mentalités , de voir les figurants, le « cut ! » une fois lancé car Kurosawa, sortir les Minox de leurs cuirasses et poser devant le château fumant, autour d’Hidetora souriant, comme toutes les équipes de foot après le match.

Enfin touristes comme nous les voyons en visite chez nous ; ou mieux encore : preuves vivantes et la vie paisible de leurs cités le confirme que la violence japonaise est d’abord un jeu maîtrisé, un effet de l’art !

Matthieu Poirot-Delpech


Navigation

Articles de la rubrique