"Parmi les dates importantes de l’histoire du cinématographe, on omet souvent d’en citer une que ne peuvent oublier ceux qui furent jeunes en ce temps-là : 1925, année où s’ouvrit à Paris le studio des Ursulines.
Sur l’écran de la petite salle (...) apparurent, un soir, des films pâlis et marqués de ces raies qui sont les rides de la pellicule, et qu’on appelait "films d’ avant-guerre".(...) En 1925, quand pour la première fois le cinéma se retourna vers son passé, les spectateurs très modernes qu’accompagnaient des dames vêtues par Chanel ou Lanvin (...) s’esclaffaient à la vue de ces scènes photographiées quinze ans auparavant, qui semblaient extraites d’un album de famille animé par un caricaturiste sans mesure.
Aujourd’hui que l’année 1925 est ensevelie sous une couche de souvenirs à peine moins épaisse que celle qui recouvre 1910, on se reprend à rêver quand par la pensée on ranime l’écho de ces rires. Les œuvres qui passent sur les écrans cette saison, elles aussi, sembleront des parodies avant quelques années. On dira d’elles ont vieilli parce qu’elles seront moins jeunes et parce que nous pensons que les choses se déplacent autour de notre immobilité illusoire, comme l’enfant dans un train s’amuse de la danse des fils télégraphiques.
Quiconque compare l’art du film aux autres arts dont les produits peuvent durer en méconnaît la nature.(...) Les ombres gagnent le royaume des ombres plus rapidement que les corps qui leur ont donné naissance. Elles papillonnent au feu de la lampe magique et disparaissent.(...) C’est parce que le film est un moyen d’expression plus menacé que tout autre par le passage du temps qu’il faut s’efforcer de conserver les œuvres qui en sont nées.
Nous déplorons aujourd’hui qu’une part importante de l’œuvre de Méliès et de ses contemporains ait disparu. Mais que faisons-nous pour qu’un tel sort ne frappe pas les œuvres de leurs successeurs ? Quel que soit le dévouement de ceux qui, dans les cinémathèques et les clubs s’efforcent de préserver les documents les plus utiles à l’Histoire du cinéma, il est à craindre que nos descendants ne connaissent guère mieux les films contemporains que nous ne connaissons les films qui furent faits il y a trente ans.(...)
A une époque où le cinéma est considéré définitivement comme un art majeur, nous traitons les œuvres qu’il nous donne avec la même négligence qu’au temps où elles étaient exhibées dans des baraques foraines. Il serait inutile de demander à l’industrie de porter remède à cette situation. Les sociétés de production et d’édition sont périssables comme les hommes. Leur activité s’exerce dans le temps présent et l’Histoire n’est pas leur affaire.(...) Il ne faut pas que les créateurs de films continuent à écrire sur du sable."
René Clair, "Cinéma d’hier, Cinéma d’aujourd’hui"
